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Au programme, des actions concrètes et locales sur la transition énergétique dans les territoires,
ainsi que des initiatives pour moins (et mieux) consommer l'énergie.
Le 9 décembre 2025, RTE qui gère le réseau de transport d'électricité en France, a publié une mise à jour de son bilan prévisionnel pour 2025-2035, un exercice qui permet d’anticiper l’équilibre futur entre production et consommation d’électricité et d’éclairer les choix publics comme privés. Par rapport à l’édition 2023, le diagnostic évolue nettement : la France n’attend plus une forte hausse de la demande électrique mais une progression plus modérée, entre 505TWh et 580TWh en 2035, loin du scénario haut à 650TWh évoqué précédemment, contre 450TWh aujourd’hui.
Dans le même temps, la production bas carbone s’est redressée plus vite que prévu — meilleure disponibilité du parc nucléaire, production hydroélectrique en hausse, renouvelables en expansion — entraînant un épisode de surcapacité temporaire. L’électricité est abondante et décarbonée, mais l’électrification des usages progresse encore trop lentement pour atteindre les objectifs climatiques et industriels.
Pour RTE, cette situation n’est pas un « trop-plein » à corriger mais une opportunité à saisir : accélérer le basculement des usages fossiles vers l’électricité bas carbone, plutôt que ralentir les projets de production ou les investissements sur les réseaux.
Alterna énergie vous propose un décryptage de ces nouvelles perspectives, avec un focus particulier sur ce qu’elles impliquent pour les entreprises consommatrices d’électricité.

La première évolution majeure concerne la trajectoire de consommation. En 2023, RTE anticipait une forte hausse, portée par l’électrification de l’industrie, des mobilités, du chauffage et le développement de filières comme l’hydrogène bas carbone. Deux ans plus tard, le gestionnaire de réseau revoit ses ambitions à la baisse.
Plusieurs facteurs expliquent ce recalage :
- Une électrification moins rapide que prévu : déploiements de pompes à chaleur, de véhicules électriques ou de solutions électriques industrielles en deçà des trajectoires fixées par les politiques publiques.
- Un contexte économique moins porteur : croissance modérée et incertitudes industrielles qui retardent ou redimensionnent certains projets intensifs en électricité.
- Des objectifs hydrogène revus à la baisse : plusieurs annonces passées n’ont pas (encore) été transformées en projets concrets de grande ampleur.
Dans ce contexte, RTE constate que la France se situe aujourd’hui sur une trajectoire de « décarbonation lente » : la part des énergies fossiles diminue, mais à un rythme insuffisant pour respecter les objectifs fixés à l’horizon 2035.
En parallèle, la production d’électricité française s’est nettement redressée. Après les tensions de 2022-2023 (parc nucléaire en difficulté, sécheresse, crise gazière), la situation s’est inversée :
- le nucléaire a retrouvé un niveau de disponibilité conforme à ses meilleurs standards historiques ;
- la production hydraulique est revenue à des niveaux plus favorables après des années marquées par la sécheresse ;
- le solaire et l’éolien ont continué à se développer, ajoutant de nouveaux moyens de production bas carbone.
Résultat : la France dispose aujourd’hui d’une électricité abondante et décarbonée à près de 95%, avec un niveau de risque très faible pour la sécurité d’approvisionnement, y compris en cas de vague de froid. À court terme, cela se traduit par :
- des prix de gros inférieurs à ceux de la plupart de nos voisins européens ce qui confère un avantage concurrentiel à la France, notamment vis-à-vis de l’Allemagne avec des écarts de prix dépassant 30€/MWh ;
- une capacité accrue à exporter de l’électricité, améliorant la balance commerciale. En 2024, l’importation d’énergies fossiles pesait plus de 60Md€ dans la balance commerciale du pays ;
- une réduction du risque de tension sur le système électrique : le passage de l’hiver 2025-2026 n’est donc pas un sujet cette année.
RTE parle d’un « épisode de surcapacité transitoire », qui devrait durer jusqu’en 2027-2028 si la trajectoire actuelle se poursuit. Pour le gestionnaire, ce surplus n’est pas une situation durable, mais un moment charnière : si l’électrification s’accélère – notamment via les projets industriels déjà identifiés –, la demande reprendra une trajectoire compatible avec les objectifs climatiques et de réindustrialisation.
Au coeur du message de RTE, on trouve donc une conviction forte : la France ne manque pas d’électricité bas carbone, elle manque d’usages électrifiés.
La stratégie nationale vise à faire passer la part des énergies fossiles dans la consommation d’énergie de 60% aujourd’hui à 30–35% en 2035. Pour y parvenir, il ne suffit pas de produire plus d’électricité : il faut que les ménages, les entreprises et les collectivités substituent effectivement l’électricité bas carbone au gaz et au pétrole.
Plusieurs constats ressortent :
- dans l’industrie, de nombreux projets de décarbonation (électrification des procédés, chaleur renouvelable, hydrogène bas carbone) restent en phase d’étude ou de décision ;
- dans le bâtiment, la montée en puissance des pompes à chaleur est réelle, mais insuffisante au regard des objectifs ;
- dans la mobilité, l’essor du véhicule électrique se poursuit, mais reste à consolider (infrastructures, usages professionnels, transports lourds, logistique) ;
- la filière hydrogène ralentit par rapport aux annonces initiales, avec des volumes et des calendriers revus.
Pour autant, RTE identifie déjà un portefeuille d’environ 30GW de projets industriels et de data centers ayant demandé un raccordement au réseau à horizon 2030. Si une part significative de ces projets se concrétise, la France basculerait dans une trajectoire de « décarbonation rapide », plus compatible avec ses objectifs climat.
L’enjeu n’est donc plus seulement de « produire assez », mais de créer les conditions pour que cette électricité bas carbone soit effectivement utilisée : signaux prix cohérents, soutien ciblé aux investissements, simplification des procédures, visibilité réglementaire. La France a besoin d’un grand plan d’électrification des usages.
La révision des prévisions de consommation pourrait relancer pour certains un débat déjà sensible : dans un contexte de demande moins dynamique, faut-il maintenir le niveau d’ambition prévu pour le nucléaire, les énergies renouvelables et les réseaux électriques ?
Les investissements en jeu sont considérables : construction des réacteurs de nouvelle génération EPR2, modernisation du réseau de transport (près de 100 milliards d’euros sur dix ans), déploiement des infrastructures de distribution, développement de l’éolien en mer…
Pour RTE, la réponse demeure inchangée : nucléaire et renouvelables sont complémentaires et constituent ensemble le mix le plus robuste et le plus économique pour la France. Si des ajustements ponctuels peuvent être envisagés, le gestionnaire met en garde contre toute inflexion durable qui fragiliserait des filières indispensables à long terme et à la résilience du système électrique.
Une question reste donc ouverte : comment adapter le rythme des investissements sans compromettre la trajectoire de décarbonation et l’impératif de souveraineté énergétique ? C’est dans cet espace que devront se situer, dans les prochaines années, les arbitrages des pouvoirs publics… mais aussi les stratégies des consommateurs d’électricité.